Le naufrage de l’Indian : la tragédie oubliée de décembre 1817 à Kerlouan
Au cœur de l’hiver 1817, une tempête d’une violence exceptionnelle frappe les côtes du Léon, lieu de terribles naufrages. Dans la nuit du 9 au 10 décembre, un trois-mâts anglais de 500 tonneaux, l’Indian, se brise sur les récifs du nord Finistère. Pendant près de deux siècles, l’emplacement exact du drame demeure incertain. Les journaux évoquent tour à tour Roscoff, l’île de Batz ou les environs d Ouessant. Ce n’est qu’en 1991 qu’un plongeur de Kerlouan identifie les vestiges du navire sur les roches de Carrec Hir, mettant fin à une longue énigme maritime.
Un transport britannique pour l’Amérique du Sud
L’Indian est un ancien navire de la British East India Company, construit à Jarrow par les chantiers Simon Temple et lancé le 6 janvier 1810. Propriété de Manning & Co., ce bâtiment de 522 tonneaux possède deux ponts, une coque doublée de cuivre et un armement respectable : douze caronades de 12 livres et douze pierriers pivotants. Le navire est commandé par le capitaine Davidson.
À l’automne 1817, il reçoit la mission de transporter vers l’Amérique du Sud des volontaires britanniques engagés dans les guerres d’indépendance menées par Simón Bolívar contre l’Espagne. L’expédition s’inscrit dans le vaste mouvement de recrutement de la « Légion britannique », force composée d’anciens soldats des guerres napoléoniennes désormais sans emploi. Beaucoup espèrent fortune et gloire dans les campagnes d’Amérique latine.
Le London Chronicle du 8 décembre 1817 décrit l’atmosphère de confusion et de précipitation qui règne alors dans les ports anglais après la proclamation du gouvernement britannique interdisant à ses officiers de servir les insurgés sud-américains :
« Certains aventuriers étaient sur le point de partir [ ] beaucoup avaient dépensé jusqu à leur dernier sou pour l’expédition. »
Le journal rapporte également les scènes de désordre à Portsmouth autour du navire :
« Il y eut une altercation [ ] une grande confusion à bord, frisant la mutinerie. »
L’Indian quitte Portsmouth le 29 novembre 1817. Sa destination officielle est Saint-Thomas, dans les Antilles, point de transit vers les armées de Bolívar. À bord se trouvent 193 personnes : 39 officiers ; 117 sous-officiers et soldats ; 12 femmes ; 1 enfant ; 24 membres d équipage, dont le capitaine Davidson et son second. Le navire transporte également des chevaux, des uniformes, des armes, du gréement et divers équipements militaires.
La tempête du 9 décembre 1817
Dans la nuit du 9 au 10 décembre, une violente tempête d’ouest pousse l’Indian vers les côtes du Léon. Vers quatre heures du matin, le bâtiment heurte les récifs de Carrec Hir, au large de Kerlouan. Le choc est dévastateur. Le trois-mâts se brise presque instantanément.
Selon les témoignages recueillis dans les jours suivants, le navire est pulvérisé par la mer. Le London Chronicle du 19 décembre écrit :
« Il a été si complètement détruit qu il n en subsistait plus que la partie arrière. »
Le même article rapporte une vision terrible :
« De nombreux cadavres furent aperçus dans la cabine, notamment plusieurs femmes ; on craint donc que toutes les personnes à bord aient péri. »
Le bilan est effroyable : 143 corps sont rejetés sur le littoral dans les jours suivants. Aucun survivant humain n’est recensé. La tradition locale retiendra un détail saisissant : seuls deux cochons rejoignent vivants la côte.
La nouvelle du naufrage de l’Indian se répand
La nouvelle se répand rapidement dans la presse européenne, mais les informations demeurent confuses. La Gazette de France du 21 décembre 1817 annonce :
« Le transport l’Indian, parti de Portsmouth le 29 novembre, pour la côte-ferme espagnole, avec 170 jeunes gens engagés au service des insurgés, a péri corps et biens à environ dix lieues à l’ouest d Ouessant. Personne ne s est sauvé. »
Les premières dépêches relayées par le Lloyd s List du 23 décembre restent imprécises :
« On rapporte qu un transport anglais, venant de Londres, avec 240 passagers, est totalement perdu près de Pontusrol. » (Lire Pontusval)
Trois jours plus tard, le même journal confirme :
« The Indian of London a été perdu sur cette côte, pendant la tempête du 9 du présent mois. »
Le Lloyd s List du 2 janvier 1818 ajoute un détail macabre :
« La coque, contenant 58 corps, a été récupérée et vendue ; en outre, des canots ont été retrouvés, marqués Indian, of London . »
Enfin, le Lloyd’s List du 20 janvier 1818 résume sobrement la catastrophe :
« L’Indian, capitaine Davidson, en provenance de Londres à destination de Saint-Thomas, a été totalement perdu près de Roscoff. L’équipage et les passagers, au nombre d’environ 200 personnes, se sont noyés. »
Une côte couverte de débris
Après le naufrage, le littoral de Kerlouan est jonché d’épaves et de marchandises. Les habitants découvrent des uniformes, des pièces de gréement, des équipements militaires et des fragments du navire. Des chevaux morts sont également retrouvés sur les grèves.
L’Indian transportait des objets variés qui offrent aujourd’hui un aperçu rare de la vie à bord d un transport militaire britannique du début du XIXe siècle. Les recherches archéologiques ont permis d’identifier : des fonds de chronomètres ; un sablier ; une longue-vue ; des faïences décorées ; un encrier ; des bouteilles ; des pipes ; des brosses à dents et à cheveux. Les objets les plus raffinés proviennent vraisemblablement des cabines des officiers situées à l’arrière du bâtiment.
La redécouverte de l’épave en 1991
Pendant longtemps, l’emplacement exact du naufrage reste mal connu. Les archives mentionnent tour à tour l’île de Batz, Roscoff ou les abords d’Ouessant. En 1991, un plongeur de Kerlouan déclare officiellement une épave sur les roches de Carrec Hir. Il y découvre des boutons d’uniforme, des fragments de vaisselle , une longue pièce de bois pouvant correspondre à une quille. Cette découverte permet finalement d’identifier le véritable lieu du drame.
Le site archéologique se révèle cependant extrêmement fragile. Situé en faible profondeur, il a subi pendant près de deux siècles les tempêtes hivernales, les récupérations clandestines et la dispersion naturelle des vestiges.
Une tragédie des guerres d’indépendance sud-américaines
Le naufrage de l’Indian illustre un épisode méconnu des guerres d’indépendance latino-américaines : l’engagement massif d’anciens soldats britanniques dans les armées de Bolívar. Beaucoup des passagers étaient de jeunes hommes ruinés par la fin des guerres napoléoniennes. Certains avaient vendu leurs biens pour financer leur départ.
Le London Chronicle évoque même un jeune employé de banque londonien ayant quitté un poste prometteur pour cette aventure :
« Il quitta cependant sa situation pour s engager dans cette entreprise hasardeuse qui lui coûta la vie. »
Le drame de Kerlouan mit brutalement fin à leurs espoirs avant même qu’ils n’atteignent l’Atlantique sud. Aujourd’hui encore, les récifs de Carrec Hir conservent les derniers témoins de cette catastrophe maritime oubliée du Premier Empire britannique et des indépendances américaines.
La liste des victimes recensées
Second Hussards
Colonel Robert Skeene ; Major Adair ; capitaines Jones, C. Meade, G. Harrison, M Kenzie, Shaw et G. J. Whittam ; lieutenants G. Wilkins, Shrubsole, Gleniffer, Poe, Molloy, Felix Brugiere, A. Lindsey, S. Else, Withnal, Arabin et Wiggins ; enseignes de cavalerie (cornets) M Farlane, Fitzgerald, Tiernan, Little, Stamper, Dutton et Reed ; capitaine et adjudant Jervins ; chirurgien-adjoint Masters, quartier-maître Austin et vétérinaire Powiss.
Régiment du colonel McDonald ou Premiers Hussards
Major Hart (supposé être à bord, sans certitude) ; enseignes Spearman et Garner ; vétérinaire Powiss.
Régiment de fusiliers du colonel Campbell
Capitaine O Connor, lieutenant M Larren et enseigne O Connor.
Régiment du colonel Strenezuttz
Major Baron Hedderman et lieutenant Studd.
Passagers
M. Palmer, R.N. (Royal Navy).
RÉCAPITULATIF
Officiers : 39 ; sous-officiers et autres : 117 ; femmes : 12 ; enfants : 1 ; équipage, y compris le capitaine et le second : 24. Total : 193 personnes.