Le naufrage de l’Eliza : quand Yves Caroff défia la tempête de mars 1818
Bristol-Jamaïque : un voyage qui tourne au désastre
Parti de Bristol à destination de la Jamaïque, le navire Eliza, placé sous le commandement du capitaine Lewis, prend la mer avec équipage et passagers dans l’espoir d’une traversée sans encombre. Mais les caprices de l’Atlantique en décident autrement. Progressivement battu par des vents furieux et des mers démontées, le bâtiment souffre cruellement : il perd successivement son gouvernail, son mât d’artimon, ses voiles tout ce qui lui permettrait encore de se diriger et de lutter contre les éléments. Désormais à la merci des courants, l’Eliza dérive vers les côtes finistériennes.
Le 10 mars 1818, le navire est poussé vers la baie de Goulven. Il y jette l’ancre, à environ deux lieues du rivage, dans un ultime espoir de tenir. Il n’en sera rien.
Le lendemain, 11 mars, la mer achève son œuvre : l’Eliza fait naufrage sur cette côte du Léon que les marins redoutent entre toutes.
Une tentative de sauvetage tourne au drame
La nouvelle du naufrage se répand rapidement sur la côte. Des hommes accourent, regardent. La mer est terrible. Une première tentative de secours est lancée elle tourne aussitôt à la tragédie : l’un des sauveteurs y perd la vie. Dès lors, l’effroi gagne les rangs. Qui risquerait sa vie pour des étrangers, sur une mer pareille ? Les tentatives cessent. On renonce. Le navire anglais et ses occupants semblent condamnés. C’est alors qu’un homme se détache de la foule.
Yves Caroff, ou le courage sans calcul
Yves Caroff est matelot des douanes royales, affecté au poste de Pontusval, ce modeste établissement de surveillance côtière planté à Brignogan. Ni officier, ni héros de roman. Un homme du peuple, un marin de métier, habitué des côtes hérissées de rochers et des nuits de grand vent.
Ce 10 mars, tandis que ses concitoyens renoncent, Caroff monte dans une embarcation et prend la mer. Il parvient à rallier l’Eliza à l’ancre. À bord, il trouve un équipage et des passagers épuisés, terrorisés, mais encore en vie. Il prend la mesure de la situation. En effet, le navire est perdu, mais les hommes peuvent être sauvés. Il organise alors l’embarquement dans la chaloupe, prend lui-même la tête de la manœuvre, et ramène tout son monde à terre sains et saufs par un temps que les survivants eux-mêmes qualifieront de « terrible ».
Une récompense singulière
Que demande Yves Caroff en retour ? Rien, sinon un morceau de papier. Ses mots sont ceux d’un homme qui n’a pas besoin de médailles pour savoir ce qu’il vaut. Le capitaine Lewis et les principaux membres de l’équipage de l’Eliza rédigent alors de leur plume un certificat qui vaut tous les hommages :
« Nous, soussignés, capitaine et principaux marins composant l’équipage du navire anglais Eliza, de Bristol, naufragé sur la côte de Morlaix, ainsi que tous les passagers à bord du susdit navire, certifions que, le dix courant, le navire se trouvant à l’ancre, aux environs de deux lieues de terre, le sieur Yves Caroff, marin des douanes royales, au poste de Pontusval, est venu à bord à dessein de nous prêter tous les secours qu’il pouvait nous rendre ; qu’il nous a conduits à terre sains et saufs par un tems terrible, et qu’en risquant ses jours, il a sauvé les nôtres. »
Ce document, rapporté par la Gazette de France, circulera dans les semaines suivantes. Le Lloyd’s List du 24 mars 1818 consigne sobrement le naufrage de l’Eliza dans ses colonnes, confirmant la perte du navire et le sauvetage de l’équipage et des passagers. Entre ces deux sources la froide comptabilité maritime londonienne et l’hommage chaleureux des naufragés se dessine le portrait d’un homme remarquable.
Les tempêtes s’abattent sur le Finistère avec une fréquence redoutable, et les côtes du Léon entre Brest et Roscoff comptent alors parmi les plus meurtrières d’Europe. Les nombreux récifs, les courants trompeurs ont englouti des centaines de navires. Les douaniers côtiers, comme Caroff, y font office tout à la fois de gardiens, de pilotes de fortune et, parfois, de sauveteurs au péril de leur vie. Leur bravoure est rarement célébrée. L’histoire ne retient pas toujours les noms de ceux qui, sans uniforme glorieux ni épaulettes dorées, ont un jour choisi de pousser une barque dans la tempête. Yves Caroff, lui, a son certificat.